AILLEURS DANS LA FRANCOPHONIE

Les niaiseries - Langue de travail sur des chantiers de construction du Québec

Auteur: 
Michel David, Le Devoir

Le mois dernier, à l’occasion de la Semaine de la Francophonie, de nombreux travailleurs qui oeuvrent sur le chantier du futur Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) avaient déploré le fait que, en dépit des démarches faites auprès du consortium d’entreprises étrangères chargé du projet et auprès de l’Office québécois de la langue française (OQLF), l’anglais était toujours omniprésent dans les communications, les plans et devis et autres documents de travail.

 

Un des principaux chantiers de l’histoire du Québec « se construit en anglais », avait lancé le directeur général de la FTQ-Construction, Yves Ouellet. « Si c’était un problème, l’OQLF serait toujours à nos trousses », avait répliqué un porte-parole du consortium. À moins que le problème se situe à l’OQLF lui-même, traumatisé par l’épisode du « pastagate ».

 

Il n’y a pas qu’au CHUM que le français est battu en brèche. Lundi, Le Journal de Québecrapportait qu’il ne se porte guère mieux au chantier naval Davie, à Lévis : instructions rédigées en anglais, communications en anglais, remplacement d’employés francophones par des sous-traitants unilingues anglophones. Un travailleur qui s’est plaint à l’OQLF en novembre dernier soutient que la situation ne s’est pas améliorée.

 

« Près de cinq mois après le dépôt de ma plainte, rien n’a changé », écrit Serge Lapointe dans un rappel de sa plainte à l’OQLF. « La semaine dernière, malgré la mise à pied de 125 de nos compagnons de travail, Davie ramenait un sous-traitant d’Halifax, McKinnon and Holding LTD, dont tous les travailleurs sont unilingues anglophones. »

 

Le plus étonnant est la réaction du président du syndicat des employés de Davie (CSN), Gaétan Sergerie, qui condamne les démarches de M. Lapointe. « Ce sont des Anglais qui ont acheté le chantier. Quand je rencontre la direction, il y a un traducteur. Je n’ai aucun problème », a-t-il déclaré au collègue du Journal. Trente-huit ans plus tard, on se croirait revenu à l’époque d’avant la loi 101. Il a même menacé le journaliste : « Si vous sortez des hosties de niaiseries, vous allez vous faire planter. Ici, on travaille en français, la direction est en anglais, on a des traducteurs. »

 

 

On pense immédiatement aux propos que Philippe Couillard avait tenus durant le deuxième débat entre les chefs de parti lors de la dernière campagne électorale, quand il avait déclaré qu’« un travailleur d’usine devrait parler anglais au cas où un Américain viendrait poser des questions ».

 

Au bureau de la ministre responsable de la Charte de la langue française, Hélène David, on se dit satisfait du suivi qui est fait par l’OQLF, dont la dernière rencontre avec la direction de Davie remonte au 9 mars. Le processus d’obtention d’un certificat de francisation, qui devait se terminer en juin, sera prolongé sans délai précis, mais la collaboration de l’entreprise est bonne, assure son attaché de presse. Quant aux travailleurs unilingues anglais qui auraient été engagés par le sous-traitant, on laisse tout simplement à l’entreprise le soin d’en expliquer la nécessité.

 

Le chantier Davie a eu une histoire particulièrement mouvementée depuis sa création il y a 190 ans. On ne compte plus les fermetures, les injections de fonds publics et les changements de propriétaires. Il a été placé sous la protection des tribunaux et vendu à deux reprises en trois ans. Aussi son rachat par Zafiro Marine en novembre 2012 avait-il fait naître un nouvel espoir.

 

Plus de 1100 employés y travaillent actuellement et la compagnie d’assurances britannique Lloyd’s lui a décerné le titre de meilleur chantier naval en Amérique du Nord pour l’année 2014. De toute évidence, le syndicat ne tient pas à ce que cette renaissance soit compromise par un conflit linguistique, alors que Davie vise le contrat de deux navires ravitailleurs de la marine canadienne.

 

 

Dans son préambule, la Charte de la langue française affirme que le français est « la langue normale et habituelle du travail ». Elle prévoit également que les communications de l’employeur avec ses employés doivent se faire en français. Faut-il faire preuve de plus de souplesse au nom de la création d’emploi, comme semble le croire le président du syndicat des employés du chantier Davie ? Cette obsession du français serait-elle une « niaiserie » ?

 

On presse avec raison le gouvernement Couillard de légiférer sur la laïcité de l’État, mais tout le monde semble résigné à sa passivité en matière linguistique. Même au PQ, on n’en parle presque plus depuis l’échec du projet de loi 14. Son porte-parole, Maka Kotto, demeure prudent sur le dossier de la Davie : « Si ça s’avère, c’est inacceptable, mais je ne suis pas sur le chantier pour savoir qui dit vrai. » Pierre Karl Péladeau s’est montré très intransigeant sur la chanson en français. À Montréal ou à Lévis, que proposera-t-il pour assurer la primauté du français au travail ?